"Un territoire entre deux" pour l'agriculture
Un mois après son arrivée dans la Vienne, Charles Giusti a accepté l'invitation de la Vienne Rurale pour donner ses premières impressions sur le département. Le Préfet identifie déjà les dossiers importants, dont l'agriculture fait partie.
Vous avez pris vos fonctions de Préfet de la Vienne. Dès votre arrivée, vous avez évoqué le sujet de l'agriculture. Quelle vision avez-vous des filières locales ?
Avant d'arriver dans la Vienne, je suis passé par la préfecture de l'Aveyron. Ce département est très rural, montagneux, et souffre d'enclavement. L'agriculture y est très axée sur l'élevage, extensif, avec beaucoup de labels de qualité, et une forte identité. Ils sont un peu Corses, sans drapeau, dans l'Aveyron! Je suis aussi passé par l'Eure, qui est un département où il y a une moins forte identité, et surtout des grandes cultures, du lin, de la betterave, côté agriculture. Le territoire est sous forme de plateau, avec des cours d'eau. La Vienne, c'est un territoire entre deux. Il y a beaucoup de grandes cultures, mais des sols pas très riches, et quand même de l'élevage.
L'agriculture connaît une crise qui semble sans précédent. Quelle est votre analyse ?
Il y a effectivement un croisement des courbes compliqué pour l'agriculture, avec des prix de ventes bas et des charges à la hausse. Mon sentiment global, c'est que c'est vraiment compliqué pour l'agriculture. Je pense qu'il faut sortir d'une gestion collective et aller vers plus d'individuel, du cas par cas. Je me méfie des discours généraux. Plus que la situation économique, les normes ou les charges, je pense que ce qui est attendu par les agriculteurs, c'est qu'on leur dise quelle agriculture la France veut dans 10 ans. Car on a un monde qui change et des perspectives qui sont indécises. C'est l'incertitude qui pèse. C'est pour ça que je pense que les conférences sur la souveraineté alimentaire (N.D.L.R. : lancées par Annie Genevard le 8 décembre dernier) sont intéressantes. Je sais que les agriculteurs sont d'accord pour changer, mais qu'ils se demandent comment faire. Les notions d'expertise sont essentielles.
On voit que tout est compliqué. Vous voyez une porte de sortie ?
Si je n'y croyais pas, je changerais de métier.
Que répondez-vous aux citoyens qui ont l'impression que les services publics s'éloignent?
Qu'il faut tenir compte des contraintes budgétaires et de la réalité démographique. Il ne faut pas se bercer d'illusions. L'état des finances du pays nécessite une grande attention et des efforts de tous. Pour la proximité, nous développons des solutions comme le maillage des Maisons France Services, avec des points fixes et des antennes, qui offre un guichet unique (pour les finances publiques, la MSA, ou La Poste…) au plus près du terrain. L'idée c'est de montrer qu'il y a un peu partout quelqu'un pour donner la clé, une solution, aux habitants. Nous agissons aussi sur la fibre et la couverture mobile pour désenclaver les territoires. Sur la sécurité, nous avons déjà un maillage important pour être présent au plus près du terrain.
La carte scolaire a suscité de nombreuses inquiétudes dans la Vienne. Qu'en pensez-vous ?
Concernant la carte scolaire, le département perd environ 3 % d'élèves, soit 2 400 enfants en moins en primaire depuis 2020, dont 2 000 en zone rurale. C'est plus important qu'au niveau national, où cette baisse est de 2,5 %. C'est un cercle vicieux, car c'est aussi lié à la disparition des commerces. Il faut arriver à travailler, et à aller plus loin dans les discussions. Gouverner, c'est prévoir. Par exemple, quand on perd une école, que fait-on du bâtiment qui reste ? On doit mettre sur la table toutes les propositions dans le sens de l'intérêt de l'enfant. On ne peut pas laisser des classes avec quatre niveaux différents, car l'égalité des chances n'est plus garantie pour l'enfant. Mon objectif est de donner une visibilité à trois ans en proposant des regroupements pédagogiques (RPI) ou des extensions de groupes scolaires. C'est un travail de "dentelle" pour trouver le meilleur compromis entre intérêt pédagogique, aménagement du territoire et mobilité. Il faut établir une cartographie et sortir de l'échelle de la commune pour définir une logique intercommunale. C'est un peu le même travail que sur le dossier de l'eau.
Justement, comme sur l'eau, ces questions suscitent beaucoup de réactions et d'opposition. Comment trouver une solution ?
L'État devra trancher. Sur l'énergie, sur l'eau, sur la carte scolaire, si on a tout intégré dans les scénarios, il faut y aller. À chaque fois qu'on a quelque chose qui modifie l'environnement dans lequel on vit, c'est normal que cela préoccupe les gens. Qu'il y ait des réactions. Alors il faut dire "oui, c'est douloureux, mais il faut le faire".
L'eau : une question centrale
Impossible évidemment de ne pas évoquer la question de l'eau. "C'est un gros sujet" convient le Préfet, qui a compris avec les différentes rencontres qu'il a réalisées depuis son arrivée que la problématique ne datait pas d'hier et qu'elle suscitait de nombreuses "radicalités". Lui qui a servi pendant une quinzaine d'années dans la Marine Nationale évoque le principe de "naviguer sur l'avant. Il faut vraiment se projeter sur l'avenir".
Charles Giusti évoque aussi l'importance de "ne pas ressasser" et entend mettre en place une méthode pour trouver des solutions sur la gestion de l'eau. "Les effets du changement climatique sont indéniables. Même si on a autant d'eau qui tombe, ce n'est plus à la même fréquence. Et il va y avoir d'autres évolutions. Il faut qu'on voit de quoi on va avoir besoin." Et le Préfet d'évoquer par exemple des productions agricoles qui doivent se développer pour répondre aux besoins sociétaux, comme la volaille.
Sur la méthode à mettre en place, Charles Giusti entend travailler à partir d'un scénario d'évolution de la ressource et des besoins pour "dégager un consensus, ou trouver le chemin le moins mauvais. On doit dire où on veut aller, et quel est le meilleur chemin".
Alors que les avis sur l'eau sont très tranchés, et les différents intervenants paraissent très rarement sur la même longueur d'onde, le représentant de l'État assure qu'il n'hésitera pas à prendre ses responsabilités. "Le PTGE a été confié au Conseil départemental, et le Sage doit être validé. On identifiera le scénario le plus adapté. Je travaille avec les services pour mettre sur la table des propositions de méthode pour concilier le monde agricole, les citoyens et les associations environnementales. J'ai des pistes".
Le Préfet insiste sur la nécessité de "sortir des postures. Je suis humble sur ce sujet. Mais il faudra trouver des solutions."
Egalim ?
Interrogé sur la souveraineté alimentaire, le Préfet assure qu'il croit "au patriotisme alimentaire. Il faut une politique de valorisation et une chaîne de valeur mieux répartie, et que chacun s'inscrive dans une démarche globale".
Il voit dans le même temps que sur le terrain, des projets, notamment de production de volailles, sont contestés. "Je n'ai jamais cru au grand soir, avec une solution qui ferait que tout est réglé. Il faut des avancées concrètes dans Egalim, comme les obligations faites à la restauration collective. C'est un axe intéressant, avec la mise en place de plateformes logistiques. Mais il faut voir les contraintes de chacun. Je suis conscient que si ces demandes d'Egalim ne sont pas respectées, il n'y a pas de vraie punition. Mais il faut en faire une vraie politique publique. On doit être dans une politique globale, dans laquelle chacun doit s'intégrer. C'est un sujet vraiment complexe, je sais. Mais avec des petits pas, on pourra prendre le pli".
Pour dépasser la simple " bonne volonté ", le préfet souhaite transformer ces objectifs en une véritable politique publique contractuelle portée par les collectivités. Le préfet apprécie l'approche des projets alimentaires territoriaux. Il les voit comme un moyen de mettre en œuvre les obligations d'Egalim.
→"Je crois au patriotisme alimentaire. Il faut une politique de valorisation, et que la chaîne de la valeur soit mieux répartie."
Sa vision du rôle de l'État
Charles Giusti estime que l'État doit avant tout "assumer les missions régaliennes, en premier lieu la sécurité (publique, civile, alimentaire)". Il rappelle que selon la Constitution, le préfet "a la charge des intérêts nationaux, du contrôle administratif et du respect des lois. L'intérêt national doit parfois primer sur les intérêts locaux. Mais l'État doit aussi être un facilitateur et un partenaire. Il doit comprendre le territoire et s'adapter à ses besoins. Mon principe est de 'dire oui à chaque fois que c'est possible, et non lorsque c'est nécessaire'. Nous sommes au service des élus, notamment via les sous-préfets qui sont l'interface de proximité pour accompagner les projets et expliquer les règlements complexes. Les communes ne peuvent pas faire seules certains projets." Le Préfet assure être entièrement disponible et au service des maires. Charles Giusti rappelle d'ailleurs que l'Etat, dans un département, c'est aussi l'échelon des municipalités. "La question, c'est 'comment on protège', et comment on le fait avec les collectivités".
Les + et les -
Malgré les ponts du mois de mai, Charles Giusti a pu rencontrer la plupart des acteurs économiques, élus, services de l'État mais aussi chambres consulaires de la Vienne, lors de visites de terrain. De quoi lui permettre d'identifier les atouts et faiblesse de la Vienne.
Les atouts :
"Je découvre une identité poitevine avec une ville, Poitiers, qui a une dimension d'ancienne capitale régionale, une métropole plus marquée que dans les précédents départements où j'ai été Préfet, avec une histoire et riche en patrimoine. La dynamique économique globale y est plutôt bonne avec un taux de chômage bien inférieur à la moyenne nationale, avec la présence de l'industrie dans le Châtelleraudais. Il y a des investissements qui stagnent, c'est vrai, mais le chômage n'explose pas. L'activité se maintient, et est assez diversifiée. On n'est pas dans de la mono activité. Dans l'agriculture, la dimension viticole a pour moi un fort intérêt, avec deux appellations, le Saumur et le Haut Poitou, qui ne sont pas très importantes en nombre d'hectares, mais je remarque que quand il y a du vin, il y a un fort caractère"
Les faiblesses :
Pour le Préfet, la principale faiblesse du département, c'est sa démographie. "Elle ne bénéficie pas de la même dynamique que les départements littoraux."