Si chère énergie...
Depuis le début du conflit au Moyen-Orient, la flambée des prix des carburants fragilise de nombreux secteurs d'activité dépendants des déplacements professionnels. Les hausses des cours des hydrocarbures ont aussi des incidences sur les prix des matériaux et produits issus de la pétrochimie.
Quand il avait commandé du GNR il y a un mois et demi, Damien Savoyant n'avait demandé que 2 000 litres. "Le prix était de 1,30 €, et puisque je le paie souvent autour d'1 €, j'avais trouvé ça bien trop cher..." Lundi dernier, l'agriculteur de Doussay a regretté de ne pas en avoir pris plus à l'époque "Là, je l'ai payé 1,50 €". Une évolution énorme pour ce producteur en bio, à Doussay. Si le prix ne progresse plus, il estime que l'impact pour sa ferme sera de 9 000 € sur un an. "Même en bio, on a eu un tassement, et une baisse de nos prix de vente." À Cherves, Sébastien Proutteau avait lui commandé dès le mercredi après le début du conflit tout ce dont il avait besoin jusqu'aux moissons, et s'en sort donc mieux. "J'ai payé 10 centimes de plus par litre par rapport à d'habitude. Mais sur une année, c'est déjà beaucoup. D'autant qu'il va y avoir aussi l'impact sur le prix des engrais. Avec nos trésoreries à plat, ça ne pouvait pas plus mal tomber...". Si Damien Savoyant rappelle que les producteurs bio n'auront pas cet effet ciseau là, il sait aussi que la filière est souvent un peu plus utilisatrice de tracteurs que les agriculteurs en conventionnel. "En revanche, les agriculteurs qui font du semis direct utilisent eux bien moins leurs tracteurs". L'agriculteur, qui est aussi vice-président de Vienne Agrobio assure que des travaux se font actuellement pour aller vers une agriculture de conservation qui pourrait se faire en bio.
Pour Emmanuel Rérolle, éleveur de chèvres à Liglet, et producteur de fromages, l'impact de la flambée des prix à la pompe est différent. Avec deux véhicules frigorifiques fonctionnant au gasoil, cet agriculteur parcourt chaque semaine plusieurs centaines de kilomètres pour écouler sa production. Le rythme est soutenu avec le mercredi matin le marché de Montmorillon, le vendredi celui de Lussac-les-Châteaux, et une fois dans le mois la foire des Hérolles. S'y ajoute, chaque mardi, une tournée de livraison (qui lui fait faire autour 150 km) auprès des épiceries de villages et des restaurateurs, couvrant une boucle allant de La Trimouille à Saint-Savin, en passant par Montmorillon ou encore Ingrandes. Au total, ce sont au moins trois pleins de gasoil par mois qui sont nécessaires pour maintenir ce circuit de distribution, calcule Emmanuel Rérolle. Face à l'augmentation des coûts, le champ d'action est réduit. " On n'a pas le choix. Il faut faire le plein", confie-t-il, soulignant qu'il ne peut pas se permettre de rater un marché. Pour le moment, la principale mesure d'adaptation immédiate qu'il ait trouvé, a été de réduire sa vitesse de conduite pour limiter la consommation. "Je fais attention, depuis des années, à régler le régime de mon tracteur à 1 500 tours/ minute, car je veux avoir l'impact le moins important possible" explique de son côté Damien Savoyant. "Ça peut permettre d'économiser 50 litres par jour". Même si Emmanuel Rérolle y pensait avant le conflit au Moyen-Orient, l'option d'un passage au véhicule électrique semble, pour l'heure, irréalisable. D'une part, il a récemment investi dans des panneaux photovoltaïques pour l'autonomie électrique de sa fromagerie, limitant sa capacité d'investissement immédiate. D'autre part, il estime que les camionnettes frigorifiques électriques ne sont pas encore assez performantes. Au-delà de ses propres frais de déplacement, l'éleveur a observé une moindre fréquentation des marchés où il se trouvait. "Les jours précédant le dimanche des Rameaux et le week-end de Pâques sont habituellement de grosses semaines !" observe l'éleveur. Malgré ce fléchissement, ses ventes sont restées correctes.
Un cocktail explosif pour le bâtiment
Alors que le secteur du bâtiment espérait une année de stabilisation, les répercussions de la crise actuelle au Moyen-Orient, viennent effacer l'idée d'une possible reprise. Pour Benoît Labrunie, secrétaire général de la Capeb Vienne, cette situation vient "rajouter de la crise à la crise". Plus violente que lors du début de la guerre en Ukraine, elle frappe des entreprises déjà fragilisées par deux ans de perte de vitesse. Pour les artisans du bâtiment, l'impact le plus direct se lit aussi à la pompe. En quelques semaines, le prix du gazole a bondi pour atteindre une moyenne de 2,29 € /l début avril. "Il était à 1,59 € le 2 janvier", note Benoît Labrunie. "Depuis début mars, cela représente une hausse de près de 47 € par plein de 80 litres. On arrive à des surcoûts de l'ordre de 250 à 300 € par mois et par véhicule." Après une enquête récente auprès de ses ressortissants, la Capeb rapporte que les professionnels parlent d'une "situation devenue intenable". À cela s'ajoutent, en parallèle, des prix des matériaux qui repartent à la hausse. Les produits transformés comme le béton augmentent de 10 à 12 %. Les équipements issus de la pétrochimie (tuyaux en PVC, gaines électriques...) enregistrent une hausse de l'ordre de 30 %. " Et on commence à nous parler de menaces de ruptures d'approvisionnement en bois, laine de verre, les plaques de plâtre...", confie Benoît Labrunie. Au-delà des coûts directs, c'est toute la dynamique locale qui est fragilisée, ajoute le secrétaire général. La hausse des taux d'intérêt et l'inflation globale poussent les ménages à différer leurs projets de rénovation, constate-t-il. Il qualifie de " cataclysmique pour l'économie en général et pour le secteur du bâtiment en particulier", le phénomène de stagflation (stagnation de l'activité et inflation galopante) à l'œuvre. L'inquiétude de la Capeb 86 concerne désormais la santé psychologique des dirigeants. Après avoir fait preuve de résilience pendant la crise du Covid, "beaucoup de chefs d'entreprise sont actuellement à bout". Certains, âgés de 50 à 55 ans, même s'ils sont encore loin de la retraite, préfèrent arrêter leur activité, plutôt que de " tomber dans le gouffre ", rapporte Benoît Labrunie. Face à ces difficultés, la Capeb 86 demande la réactivation d'un dispositif d'activité partielle, similaire à celui mis en place pendant le covid, ou encore la relance des monogestes dans le parcours de rénovation (changement de chaudière, isolation d'un mur ou de combles...), plutôt que des rénovations globales, et demande aussi une baisse de la TVA sur les travaux de rénovation, à 5,5 %.
Paysagistes : sérénité en panne
Dans le contexte international actuel, les prix des carburants ont aussi des conséquences directes sur les entreprises du paysage. Relevant du secteur agricole, elles viennent de bénéficier de l'exonération taxe sur le GNR agricole. Une avancée qui reste somme toute limitée, ne concernant qu'une partie de leur parc de véhicules. C'est un carburant qu'Emmanuel Boscher, dirigeant de l'entreprise L'Art et la Matière Paysagiste, à Fontaine-Le-Comte, utilise peu. "Notre consommation concerne essentiellement le gazole routier. La dépense annuelle est de 120 000 €. Sur les deux mois à venir, je m'attends à une augmentation située entre 5 000 et 10 000€." L'entreprise possède une quarantaine de véhicules utilitaires fonctionnant au gazole routier. Ses chantiers se trouvent dans un rayon d'environ 35 km maximum. "On n'a pas de leviers pour modifier la facture de nos clients, que ce soit avec des collectivités par exemple, avec lesquels on a des contrats annuels, ou avec les particuliers. On ne peut pas augmenter nos prix comme ça !" À l'image de ses confrères du bâtiment, Emmanuel Boscher a bien conscience que l'autre fragilisation de l'entreprise va venir par les achats extérieurs de matériaux dont il a besoin : le béton, le concassage de pierres et leur transport, le métal pour les clôtures. "60 % de notre activité chez les particuliers portent sur l'aménagement extérieur. On va tenter de trouver des solutions pour ne pas s'appauvrir !" Le dirigeant pense aussi beaucoup à ses salariés (un peu moins de 70), "passionnés, qui s'engagent dans leurs activités", qui sont touchés aussi, dans leurs déplacements jusqu'à leur travail, par la hausse des prix des carburants, et qui vont peut-être devoir bousculer les projets de leurs ménages.