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Lettre ouverte de Sébastien Windsor en réponse aux étudiants d'AgroParisTech

Lors de la remise des diplômes à AgroParisTech, huit étudiants ont pris la parole pour inciter leurs camarades à "déserter une industrie qui mène la guerre au vivant" et à refuser un système destructeur plus qu'innovant. Dans une lettre ouverte, le président des chambres d'agriculture Sébastien Windsor leur répond.

Sébastien Windsor
© Chambre d'agriculture

"Vous avez au cours de la cérémonie de remise des diplômes appelé vos camarades à « déserter » pour ne pas contribuer à dégrader une situation écologiquement et socialement préoccupante.

La situation est en effet préoccupante.

Comme agriculteur je vois chaque année de façon de plus en plus prégnante l’effet du changement climatique. Comme élu de Chambre d’agriculture je suis inquiet en lisant les projections des études que nous pouvons mener pour comprendre l’impact du changement climatique sur nos exploitations, sur notre capacité à nourrir les hommes. Comme citoyen, comme père je m’interroge sur le monde que nous allons laisser à nos enfants.

Mais je ne peux me résoudre à fermer les yeux, à ne pas agir, à fuir mes responsabilités

Comme vous le dites je ne laisserai pas « filer l’énergie qui est en moi », je vais me battre pour trouver les solutions. Mais déserter, c’est partir, s’isoler du reste du monde, c’est quelque part laisser filer cette énergie. Vivre dans une ZAD ou une montagne isolée, c’est juste refuser d’accompagner la société dans sa transformation.

Vous entamez votre propos en indiquant ne pas voir « les ravages sociaux et écologiques du monde actuel » comme des enjeux auxquels vous devez trouver des solutions. Mais que voulez-vous faire ? Je comprends votre impatience, votre envie de solutions fortes, radicales et rapides, mais les actions les plus efficaces sont celles qui feront bouger le plus grand nombre. En désertant votre impact sera faible. Vous aurez la bonne conscience de ne pas avoir participé aux difficultés du monde que vous dénoncez. Et comment avoir bonne conscience si on n’aide pas ceux qui sont autour de nous ? J’essaye de mesurer l’efficacité de mon travail à l’impact sur la situation globale. Nous devons pouvoir faire mieux que de diminuer notre seule empreinte environnementale, même radicalement.

Vous considérez que « l’agro-industrie » a avili la paysannerie française. C’est oublier que la mécanisation a surtout soulagé le travail des agriculteurs. Qui voudrait aujourd’hui travailler comme le faisaient nos grands-parents en arrachant des betteraves à la fourche, en récoltant les blés à la faux ou trayant les vaches à la main, en portant la quasi-totalité de la récolte à dos d’homme en sac de 50 voir 100kg, en travaillant 7 jours sur 7 …pour finir usé à 60 ans ?

Ne niez pas le progrès encouragez-le.

En une génération on a quasiment divisé par trois la quantité d’engrais utilisée pour produire une tonne de sucre et par plus de dix la quantité d’eau nécessaire pour irriguer un hectare. Alors oui il reste beaucoup à faire et il faut aller plus encore plus loin, et c’est grâce notamment au progrès scientifique que nous y parviendrons.

Vous affirmez que la science n’est pas neutre. Mais qui l’est plus ? La réalité est têtue et le bon sens paysan n’est que l’amorce des observations scientifiques !

Dans vos propos vous refusez les énergies vertes parce qu’elles « polluent à l’autre bout de la planète ». Alors que fait-on ? On arrête tout : transport, santé, production, éducation pour ne plus consommer d’énergie fossile ? Mais dans quel monde vivrons-nous alors à part chaos insurrections et révoltes ! Développons méthanisation, biocarburant 100% renouvelables, avec des règles qui assurent un progrès constant. Produisons plus et mieux des énergies vertes !

Vous critiquez enfin les entreprises qui s’engagent dans des politiques de RSE (responsabilité sociétale et environnementale), ne faisant plus du profit leur seul driver au prétexte qu’elles font toutes du green washing pour « masquer des crimes scandaleux ». Moi je préfère qu’elles s’engagent dans le changement ! Analysez ce qu’elles font, si elles mentent dénoncez-les, mais encouragez celles qui progressent. Expliquez à nos concitoyens que leurs produits sont meilleurs que ceux de celles qui n’ont rien fait, plutôt que de décrédibiliser leur action par un préjugé sans fondement.

Vous appelez à la désertion ceux qui ont eu la chance d’accéder, par leur formation de haut niveau, à la connaissance et au savoir. Je les invite plutôt à rejoindre les forces vives des structures qui œuvrent au quotidien à faire bouger les lignes. Tout comme j’encourage les jeunes à rejoindre nos écoles d’agronomie pour contribuer demain à accompagner ces indispensables évolutions. Je suis fier d’être né France et qu’une partie de mes impôts soit utilisée pour donner les moyens à ceux qui veulent changer le monde de le faire plus efficacement plus vite, mais aussi sans brutalité grâce à leur formation.

Mon discours n’est peut-être pas politiquement correct, mais je veux porter la voix de ceux (agriculteurs, salariés d’entreprises, enseignants) qui se mobilisent au quotidien pour faire évoluer les pratiques agricoles et qui ont pu ressentir comme une injustice le procès que vous leur intentez, sans même reconnaitre le travail qu’ils ont accomplis. Par leur engagement quotidien ils ont contribué à donner un accès à une nourriture de qualité à un prix acceptable au plus grand nombre, tout en réduisant leur empreinte environnementale. Ils ont fait de l’agriculture française la plus durable du monde trois années de suite !

Je leur dis BRAVO et invite tous ceux qui veulent œuvrer pour un monde meilleur à les encourager ou les rejoindre."

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