La souveraineté alimentaire au cœur des débats
Réunie le 2 juin 2026 à Paris pour son assemblée générale, la Fédération du Crédit Mutuel Agricole et Rural (CMAR) a placé la souveraineté alimentaire au centre de ses réflexions. Entre tensions géopolitiques, dépendances énergétiques, compétitivité des filières et renouvellement des générations, les intervenants ont dressé un état des lieux sans concession tout en esquissant des pistes d'avenir. Un rendez-vous marqué par la présence exceptionnelle de la ministre de l'Agriculture, Annie Genevard.
Agriculteur dans la Vienne et président du CMAR, Christian Guilbard, a ouvert les travaux en rappelant le contexte international particulièrement instable qui pèse sur l'agriculture." Nous observons un basculement du monde sous la forme de conflits hybrides entre blocs d'États ", a-t-il souligné, évoquant à la fois les guerres militaires, commerciales et monétaires qui fragilisent les équilibres agricoles mondiaux. Parmi les exemples cités, le blocage du détroit d'Ormuz, par lequel transite près d'un tiers des volumes mondiaux de pétrole et d'engrais, illustre les vulnérabilités européennes. Une situation qui pourrait représenter un surcoût de " 200 à 300 euros par hectare " pour les exploitations si les niveaux actuels de prix devaient perdurer.
Pour Christian Guilbard, ces tensions géopolitiques ne font que révéler des fragilités plus profondes." La France reste la première puissance agricole européenne, mais la production française progresse moins vite que celle de ses concurrents ", a-t-il alerté, pointant une perte progressive de compétitivité qui pourrait, à terme, remettre en cause ce leadership historique. Le président du CMAR a également rappelé les difficultés rencontrées par plusieurs filières : crise structurelle de la viticulture, effet ciseau en grandes cultures avec des prix orientés à la baisse et des charges en hausse, ou encore retournement de tendance dans certaines productions animales. Face à ces défis, il a défendu une vision d'une agriculture " productive, compétitive et durable ", capable de nourrir la population tout en préservant les ressources et en assurant une rémunération digne aux agriculteurs.
Dans ce contexte, le Crédit Mutuel entend pleinement jouer son rôle d'accompagnateur des transitions agricoles. Présentant l'activité du groupe, Sébastien Prin, directeur du CMAR, a souligné la dynamique des financements agricoles. Sur un marché bancaire en croissance au cours des dernières années le groupe Crédit Mutuel continue d'accroître ses parts de marché et Sébastien Prin indique que le groupe détient désormais 18,5 % de parts de marché sur les crédits moyen long terme à décembre 2025 pour un montant de 17,3 milliards d'euros." La banque peut aujourd'hui, et encore plus qu'hier, avoir un rôle à jouer dans la modernisation des outils de production ", a-t-il insisté, considérant l'investissement comme un levier majeur pour restaurer compétitivité et résilience. Le directeur a rappelé les trois missions fondatrices du CMAR : apporter une expertise agricole au réseau ; favoriser la présence des élus du local au national ; représenter le Crédit Mutuel auprès des organisations professionnelles agricoles et des pouvoirs publics.
" Construire notre résilience "
Intervenant extérieur de cette assemblée générale, Damien Bourgarel, dirigeant de Terra Omnia et ancien Directeur général du groupe Limagrain, a proposé une réflexion approfondie sur la souveraineté alimentaire. Pour lui, la question dépasse largement la seule production agricole. " Une politique de souveraineté devra inclure une réflexion sur l'usage de nos terres ", a-t-il expliqué en évoquant les quatre grands usages de la biomasse agricole : Food, Feed, Fuel et Fiber. L'intervenant a notamment mis en lumière les dépendances françaises concernant les engrais, les produits phytosanitaires, le machinisme agricole ou encore les protéines végétales destinées à l'alimentation animale." Sur les semences, nous sommes souverains. Sur les autres grands intrants, nous restons fortement dépendants de l'étranger ", a-t-il résumé. Au-delà des intrants, Damien Bourgarel a également insisté sur la nécessité de repenser l'ensemble des chaînes de valeur, depuis la production jusqu'à la consommation, afin de réduire la dépendance aux énergies fossiles." La résilience énergétique et la résilience climatique sont deux enjeux majeurs ", a-t-il affirmé, estimant que la raréfaction de l'énergie entraînera des chocs économiques de plus en plus fréquents. Pour conclure, il a défendu une vision fédératrice de la souveraineté alimentaire :" La souveraineté est un thème qui peut fédérer les citoyens, les agriculteurs, les transformateurs, les distributeurs et les consommateurs. "
" Le Crédit Mutuel est né de l'agriculture "
Prenant la parole devant les représentants du monde agricole, Daniel Baal, président de la Confédération Nationale du Crédit Mutuel a rappelé les racines agricoles du groupe mutualiste." Le Crédit Mutuel est né de l'agriculture et il a grandi avec elle ", a-t-il déclaré. " Notre force est de faire nombre, notre horizon est le long terme et notre ambition est la transmission plutôt que la concentration. "Il a également salué la féminisation du conseil d'administration du CMAR avec l'élection de quatre nouvelles administratrices, symbole fort d'une année 2026 proclamée Année internationale des agricultrices par la FAO. Face aux défis climatiques et économiques, Daniel Baal a plaidé pour une " écologie des solutions " et rappelé la responsabilité du groupe mutualiste :" Nous devons être un pôle de stabilité, un pôle de confiance et un pôle de soutien. "Il a également dénoncé les distorsions de concurrence auxquelles sont confrontés les producteurs français : " Nous n'accepterions pas d'importer des véhicules sans ceinture de sécurité. Pourquoi acceptons-nous d'importer des produits qui ne respectent pas les mêmes normes que celles imposées à nos agriculteurs ? "
Au fil des interventions, une conviction commune s'est dégagée : l'agriculture française dispose d'atouts considérables, mais devra relever d'importants défis pour préserver sa souveraineté alimentaire. Dans cette équation, le Crédit Mutuel Agricole et Rural entend poursuivre son rôle d'accompagnateur de proximité pour les Fédérations du réseau mutualiste. Par son expertise, son ancrage territorial et sa capacité à financer les investissements, le groupe se positionne comme un partenaire des agriculteurs, des filières et des territoires. Comme l'ont rappelé Christian Guilbard et Sébastien Prin, l'ambition du CMAR reste d'apporter " l'éclairage et la visibilité nécessaires pour agir efficacement sur le terrain ". Une mission qui prend tout son sens à l'heure où innovation, résilience et compétitivité deviennent les piliers de l'agriculture de demain. En soutenant les projets agricoles, les initiatives innovantes et le renouvellement des générations, le Crédit Mutuel confirme son rôle d'acteur profondément enraciné dans la vie des territoires et engagé aux côtés de celles et ceux qui les font vivre au quotidien.
" La souveraineté alimentaire ne se décrète pas, elle se construit"
Moment fort de la journée, la venue d'Annie Genevard, ministre de l'Agriculture, de l'Agroalimentaire et de la Souveraineté alimentaire, a été saluée par l'ensemble des participants. Sa présence a témoigné de l'importance accordée par l'État aux enjeux abordés lors de cette assemblée générale.La ministre a insisté sur le rôle essentiel du Crédit Mutuel dans l'accompagnement du monde agricole. " L'agriculture a besoin d'un banquier sur qui compter ", a-t-elle déclaré, soulignant la nécessité d'un accompagnement dans la durée face à des investissements toujours plus lourds et des aléas croissants. Elle a également réaffirmé sa vision de la souveraineté alimentaire : " La souveraineté alimentaire ne se décrète pas, elle se construit. " Pour la ministre, cette ambition passe par trois leviers complémentaires : produire, transformer et valoriser. Elle a également défendu la simplification administrative, estimant que les lourdeurs réglementaires freinent les projets, l'installation et la transmission des exploitations. " Chaque démarche inutile détourne du temps, de l'énergie et des moyens qui devraient être consacrés à produire, investir et entreprendre ", a-t-elle insisté.