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Le préfet face à la détresse agricole

La FNSEA 86 et Jeunes Agriculteurs de la Vienne ont invité le préfet Charles Giusti et les députés du département sur une parcelle d'Anthony Héline, président du Groupe COC, pour leur faire part de leurs inquiétudes sur leurs conditions de production actuelles, qu'elles concernent les cultures ou l'élevage.

Face au Préfet et aux députés, les agriculteurs ont tiré la sonnette d'alarme et rappelé les impasses techniques et budgétaires.
Face au Préfet et aux députés, les agriculteurs ont tiré la sonnette d'alarme et rappelé les impasses techniques et budgétaires.
© Guillaume de Werbier  

Le lieu de la rencontre n'avait rien du hasard. À quelques kilomètres de l'usine de trituration du Groupe COC à Chalandray, le préfet, Charles Giusti, et les députés Nicolas Turquois, Pascal Lecamp et Sacha Houlié, ont pu constater l'effet de hordes de punaises ayant ravagé en fin d'été des colzas à peine levés dans une parcelle d'Anthony Héline (lire notre article sur le sujet ). Sur une partie du champ, là où la culture devait lever, il ne reste rien. "Les punaises sont arrivées par millions. En 48 heures, il n'y avait presque plus un colza. Même des repousses d'orge ont été mangées", décrit avec amertume le président du Groupe COC. "Il s'agit d'un insecte thermophile", détaille Éric Chassin. Repéré de manière sporadique depuis 2019, "ce minuscule hémiptère" a proliféré à une vitesse grand V à la faveur des températures estivales caniculaires et du déficit pluviométrique.

" Cette punaise n'est pas classée comme ravageur", rappelle Benjamin Aucher, président de JA 86. "Il n'y a donc aucun produit homologué dédié, aucune AMM et aucun recul en matière de recherche ", déplore-t-il face au préfet. "Voir que dans des pays voisins, il y a des solutions, et que pour nous, rien n'est possible, ça crée un problème de compétitivité." Et Guillaume Dumiot, directeur du Groupe COC, d'insister que la culture du colza ne peut être dissociée de la filière qui s'est structurée depuis vingt ans entre l'amont agricole, les organismes stockeurs et l'outil de transformation de Chalandray. Au sein de ce maillage territorial, l'usine de trituration traite annuellement 250 000 t de graines de colza, dont 70 000 t proviennent des adhérents de COC. Sans compter que cette organisation représente 50 emplois directs en zone rurale. L'impasse technique et la destruction des semis par ces ravageurs font donc peser un risque sur toute la chaîne. " Si demain, ici, les surfaces de colza disparaissent sous les coups de la punaise et du manque de traitements, nous devrons aller chercher nos graines à des centaines de kilomètres, voire plus loin, ou notre outil fermera ", prévient le directeur, au détriment de la valeur ajoutée apportée aux agriculteurs locaux.

Vannes coupées

Très vite, le débat a glissé vers la ressource en eau, nerf de la guerre départemental. Nicolas Giraud, président de l'Adiv, évoque l'engagement historique des irrigants depuis plusieurs décennies réduisant leurs volumes de prélèvement, transformant leurs assolements et investissant pour construire des réserves de substitution. Son bilan reste amer, avec "seulement quelques réserves qui ont pu voir le jour, systématiquement ciblées par des recours juridiques, le collectif Bassines Non Merci (BNM) et des dégradations." Laurent Sourisseau en a profité pour pointer du doigt les incohérences de l'arrêté cadre sécheresse appliqué cet été. "Il va falloir des choix politiques, avec des capacités d'arroser, ou d'autres solutions, ou bien les deux. Mais nous couper les vannes brutalement, ce n'est pas possible pour l'avenir des agriculteurs", tempête-t-il.

Le député Nicolas Turquois, de son côté, a souligné le consensus naissant autour du stockage hivernal : " Il tombe autant d'eau qu'il y a 30 ans, mais elle tombe en 100 jours au lieu de 200. Si on ne stocke pas cette eau, on condamne la capacité de production. " En réponse, le préfet a appelé à ne plus regarder vers le passé. "Il faut accepter le fait qu'on n'aura plus accès à l'eau de la même manière qu'il y a 20 ans". Le représentant de l'État renvoie vers les démarches de l'OUGC et la Loi d'orientation agricole pour "redéfinir collectivement les priorités d'un nouveau partage de la ressource", tout en promettant d'examiner les calages techniques.

Élevage et crise fourragère

Si les céréaliers souffrent, la détresse est tout aussi vive chez les éleveurs. Les maïs ensilage ont été grillés par la sécheresse. Coopérateur Agrial, Jean-Luc Béjaud, éleveur laitier à Saint-Julien-L'Ars signale des pertes de rendement qui oscillent entre 30 et 70 %, selon les exploitations. Un déficit en matière sèche qui se traduit par une flambée immédiate des coûts d'alimentation. Pour une exploitation laitière moyenne, la perte de 40 % de fourrage et la baisse induite de production représentent un surcoût de 73 €/1 000 l de lait. Dans ces circonstances, les aides publiques apparaissent dérisoires, disent les producteurs. Le fonds de réarmement d'urgence plafonné à quelques centaines d'euros "ne permet de financer que 3 ou 4 t de foin, c'est à peine deux jours de ration pour un troupeau !"

D'ailleurs, les agriculteurs ont également fustigé le manque d'anticipation sur la fauche des jachères. Réclamée dès avril dernier pour constituer des stocks de sécurité, l'autorisation préfectorale n'a été délivrée qu'au milieu de l'été, quand les herbes desséchées avaient perdu toute valeur nutritive. Le président de la FNSEA 86, Pierre-Elie Simonnet, a réitéré la même demande pour l'année prochaine au préfet.

Les discussions ont aussi été âpres au moment d'aborder le thème des semis obligatoires de couverts végétaux. Face à la sécheresse persistante de ces derniers mois, la profession réclame, dans ces conditions, une dérogation pour dispenser les exploitants de "semer des couverts qui de toute façon ne lèveront pas". Le préfet a rappelé avec fermeté les impératifs environnementaux de santé publique en soulignant que "la présence de nitrate dans les eaux coûte très cher au syndicat d'eau potable. La qualité de l'eau est un sujet très sensible pour nos concitoyens et les collectivités doivent engager de lourds investissements."

Charles Giusti a néanmoins missionné la DDT pour faire un diagnostic de terrain, selon les situations, avant de trancher.

Dans un contexte de détresse qui règne dans bon nombre de fermes, Nicolas Turquois estime que "forcer des exploitants à cramer du fioul pour implanter un couvert inutile alors qu'ils n'ont plus un sou en poche, c'est insensé !"

Coup de massue sur photovoltaïque agricole

Benoît Mathieu, directeur d'Agrisoleil Innovation, a alerté le préfet et les parlementaires sur un article du projet de loi de finances qui prévoit de raboter rétroactivement les tarifs de rachat d'électricité des contrats " S21 " d'installations photovoltaïques, signés depuis 2021 pour les unités de 100 à 500 kWc. Le directeur parle d'une baisse tarifaire attendue comprise entre 20 et 40 % sur des contrats pourtant garantis pour 20 ans par l'État. Dans la Vienne, où les producteurs ont investi collectivement en coopérative ou en SAS, 800 bâtiments agricoles sont dans le viseur. Benoît Mathieu explique que pour le photovoltaïque, "l'essentiel de la dépense réside dans l'investissement initial, de 300 000 à 500 000 € par exploitation pour équiper un hangar de stockage ou d'élevage, les charges d'exploitation restant très faibles. On ne peut pas revendre la moitié d'un hangar pour retrouver de la rentabilité ! ", alerte-t-il. Si le texte passe en l'état, chaque exploitant devra selon lui injecter 6 000 à 8 000 € par an de sa poche pour continuer à honorer ses échéances bancaires.

Taxes contre aides d'urgence

Au-delà des questions climatiques, les exploitants disent être confrontés à une ponction fiscale qui vide leur trésorerie au moment même où certains ne savent s'ils pourront financer leurs semis d'automne. L'accumulation de prélèvements réglementaires pèse lourdement sur chaque hectare cultivé, observe Pierre-Elie Simonnet. Entre la Redevance pour pollutions diffuses (RPD) appliquées aux produits phyto et le Mécanisme d'ajustement carbone aux frontières (MACF) pesant sur les engrais, la ponction est estimée entre 120 € et 180 €/ha. Pour une exploitation céréalière standard, ces prélèvements représentent une sortie de trésorerie de 12 000 à 15 000 €/an. "On nous retire 15 000 € de taxes d'un côté, et on nous promet 4 000 € d'aide de l'autre. L'agriculteur donne largement plus à l'État qu'il n'en reçoit", se sont insurgés les représentants des syndicats, dénonçant un sentiment d'abandon.

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